Alexander Tovborg

THOMAS

Chapitre 1

Commissaire : Kristian Vistrup Madsen

28 mars – 31 mai

Villa Atrata

26 rue du Pont, 86260 Angles-sur-l’Anglin

Thomas est une exposition en deux parties de l’artiste danois Alexander Tovborg. Le premier chapitre est prĂ©sentĂ© Ă  Angles-sur-l’Anglin, tandis que le second est montrĂ© Ă  Paris. Pour sa premiĂšre exposition personnelle en France, Alexander Tovborg a créé une nouvelle sĂ©rie d’icĂŽnes, accompagnĂ©e de textes de Kristian Vistrup Madsen. 

Il Ă©tait important pour moi que les images d’Alexander soient prĂ©sentĂ©es comme une sĂ©rie. Je disais aux gens que la dimension sĂ©rielle de son travail avait trop souvent Ă©tĂ© nĂ©gligĂ©e, alors qu’elle constitue un Ă©lĂ©ment clĂ© de ce que l’Ɠuvre est et de la maniĂšre dont elle se dĂ©ploie. Ce que j’entends par lĂ  tient Ă  la logique picturale des icĂŽnes : elles ne sont pas peintes, mais Ă©crites, comme des priĂšres. Elles ne communiquent pas ; elles agissent par exposition prolongĂ©e. Elles sont retenues, conventionnelles et rĂ©pĂ©titives, et pourtant pleines, parce que l’artiste comme le spectateur s’y sont — et s’y seront — continuellement vidĂ©s. La simplicitĂ© qu’elles offrent n’est pas celle, familiĂšre au protestantisme, qui demande que la foi soit projetĂ©e vers l’intĂ©rieur, mais se manifeste plutĂŽt avec l’intensitĂ© accrue d’une sensation unique et englobante.

Pourtant, depuis le dĂ©but, je savais qu’une autre qualitĂ© Ă©tait Ă©galement Ă  l’Ɠuvre dans les images d’Alexander. Certes, il est attachĂ© Ă  une certaine forme de planĂ©itĂ©, qui lui permet d’approcher l’objectivitĂ© de l’ornement. Mais ses Ɠuvres ne sont pas, comme des icĂŽnes, impersonnelles. Bien que je sois conscient que ce n’est pas la personnalitĂ© d’Alexander que nous voyons — la sienne n’est assurĂ©ment pas de l’ordre de l’expressionnisme —, il se dĂ©gage de ces Ɠuvres un fort sentiment d’individualitĂ©.

Ce caractĂšre ne vient pas du motif, qui, dĂšs l’origine, a Ă©tĂ© construit Ă  partir de lignes suspendues dans les limites d’une grille — Ă  la fois figure et motif. Chaque ligne va aussi loin qu’elle le peut, jusqu’à toucher le bord le plus proche, allĂ©geant ainsi de nombreux aspects de la prise de dĂ©cision, ou ce que nous pourrions appeler la part de subjectivitĂ© dans l’Ɠuvre. Le mot religion signifie « relier » ; on peut ainsi comprendre la nature codifiĂ©e de l’univers de motifs d’Alexander comme une forme de contrainte : une structure qui permet Ă  ce qui Ă©chappe au langage et Ă  la cognition d’apparaĂźtre. Je parle ici de l’accumulation de couleur, de texture, de lumiĂšre, et du sentiment, face aux images d’Alexander, que c’est le temps — cette substance la plus abstraite — qui leur confĂšre leur profondeur.

Je le savais, et pourtant je n’avais pas tout Ă  fait rĂ©ussi Ă  en saisir les consĂ©quences — comme on ne saisit que rarement Ă  l’avance la physicalitĂ© d’une Ɠuvre avant son dĂ©ploiement dans un espace. Je pensais que nous pourrions souligner la sĂ©rialitĂ© et la rĂ©pĂ©tition en accrochant les Ɠuvres en ligne droite, Ă  hauteur d’épaule. Ce serait une prĂ©sentation moderniste et sobre, qui ajouterait aux Ɠuvres la spiritualitĂ© des mathĂ©matiques — leur infinitĂ©.

Mais, Ă  mesure que nous dĂ©ballions les Ɠuvres une Ă  une, la rĂ©alitĂ© de leur caractĂšre s’imposait Ă  nous. Il aurait bien sĂ»r Ă©tĂ© possible d’entrer en lutte avec elles et de les forcer Ă  s’aligner sur notre vision — mais dans quel but ? Chacune, comme une rencontre entre corps et lumiĂšre, exigeait d’ĂȘtre apprĂ©hendĂ©e seule : que le spectateur puisse s’en approcher, et que le mur environnant rejoigne son plan pictural. Nous avons utilisĂ© les clous dĂ©jĂ  prĂ©sents, vestiges de prĂ©cĂ©dentes expositions — peut-ĂȘtre mĂȘme antĂ©rieurs Ă  Villa Atrata. Il n’était pas difficile d’imaginer que les peintures avaient poussĂ© depuis l’intĂ©rieur des murs.

Nous avions parlĂ© du doute, et de saint Thomas en quĂȘte de certitude. Le spectateur trouvera dans ces images suffisamment de blessures, de mains et de doigts pour vĂ©rifier ce que Thomas n’osa pas croire. Et pourtant, dans la rencontre avec ces Ɠuvres — en les dĂ©ballant une Ă  une, en les touchant —, ce que je perçois n’est pas l’apaisement du doute, mais son dĂ©placement vers une autre forme de vĂ©ritĂ© : une lueur Ă©mergeant sous une surface sombre, Ă  travers les yeux en amande de la petite figure. Ainsi, le mouvement du doute s’est rĂ©vĂ©lĂ© Ă  l’opposĂ© de ce que j’avais anticipĂ©. Il ne s’agissait pas que les images expriment le doute, comme Thomas l’avait fait, mais que leur prĂ©tention naturelle Ă  la vĂ©ritĂ© vienne troubler ce que je pensais en savoir. Il y a, bien sĂ»r, un clou juste au-dessus de l’autel. Et la question de savoir si nous y suspendrions une des icĂŽnes reformulait, une fois encore, celle du doute. En fin de compte, il nous a Ă©tĂ© impossible de trancher.

Alexander Tovborg (nĂ© en 1983, vit et travaille Ă  Copenhague, Danemark) a Ă©tudiĂ© Ă  la Staatliche Akademie der Bildenden KĂŒnste de Karlsruhe, en Allemagne, ainsi qu’à l’AcadĂ©mie royale des Beaux-Arts du Danemark Ă  Copenhague.

La peinture, le dessin, la sculpture et la performance occupent une place Ă©gale dans la pratique pluridisciplinaire de Tovborg, qui explore les rĂŽles que la religion et la mythologie jouent dans l’identitĂ© humaine.

Son travail a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© dans de nombreuses institutions, parmi lesquelles : Camden Arts Centre, Londres, UK ; Grand Palais, Paris, France ; ARoS, Aarhus, Danemark ; Kunsthal Charlottenborg, Copenhague, Danemark ; Museet for ReligiĂžs Kunst, Lemvig, Danemark ; Museet for Samtidskunst, Roskilde, Danemark ; Kunsthalle Bremen, BrĂȘme, Allemagne ; ARKEN, Copenhague, Danemark ; Holstebro kunstmuseum, Holstebro, Danemark ; KØS museum for kunst i det offentlige rum, KĂžge, Danemark ; Spritmuseum, Stockholm, SuĂšde ; Vejen Kunstmuseum, Vejen, Danemark ; IMMA Irish Museum of Modern Art, Dublin, Irlande ; Museo Nacional de la Estampa,Mexico, Mexique ; Kunsthallen 44 MĂžen, Askeby, Danemark ; Kunstmuseet KĂžge Skitsesamling, KĂžge, Danemark ; Odsherred Kunstmuseum, AsnĂŠs, Danemark ; Herning Museum of Contemporary Art, Herning, Danemark ; Hundige Kunsthal, Hundige, Danemark ; Randers Kunstmusem, Randers, Danemark.

Alexander Tovborg


THOMAS

Chapitre 2

12 mai – 6 juin

 

Villa Atrata

30 galerie de Montpensier, Jardin du Palais Royal

Thomas est une exposition en deux parties de l’artiste danois Alexander Tovborg. Le premier chapitre est prĂ©sentĂ© Ă  Angles-sur-l’Anglin, tandis que le second est montrĂ© Ă  Paris. Pour sa premiĂšre exposition personnelle en France, Alexander Tovborg a créé une nouvelle sĂ©rie d’icĂŽnes, accompagnĂ©e de textes de Kristian Vistrup Madsen. 

Thomas est le nom de l’incrĂ©dule, celui qui rĂ©pondit au retour du Christ par une question : puis-je la toucher ?

« La » étant la blessure.

« La » étant à la fois tout et toujours la blessure.

JĂ©sus rĂ©pondit Ă  cette question en guidant la main de Thomas vers la blessure. Celle-ci reprĂ©sente ainsi le lieu de la foi. Car qu’est-ce que la foi, sinon une forme de maĂźtrise du doute ? Un cadre pour les questions auxquelles on ne peut rĂ©pondre, mais qui ne cessent pourtant de se poser ? Et nous avons vu la maniĂšre dont, dans le tableau du Caravage, le doigt s’enfonçait entiĂšrement Ă  l’intĂ©rieur, la scĂšne illuminĂ©e par cette lumiĂšre blanche rappelant une torche, caractĂ©ristique du peintre.

Dans le christianisme occidental, c’est ce que fit JĂ©sus : il fournit une preuve Ă  celui qui en avait besoin. C’est aussi pourquoi, dans la tradition chrĂ©tienne occidentale, l’accent est souvent mis sur le sexe du Christ et sur sa souffrance : les yeux suppliants, la blessure qui goutte de son flanc jusqu’à l’aine de maniĂšre saisissante – pour attester qu’il Ă©tait non seulement humain mais aussi un homme ; qu’il est vĂ©ritablement mort et revenu Ă  la vie.

Dans la tradition orthodoxe, l’histoire de Thomas porte moins sur la main conduite Ă  toucher la blessure que sur ce que JĂ©sus dit ensuite : heureux ceux qui n’ont pas vu la blessure – qui ne l’ont pas touchĂ©e – et qui pourtant croient. Le croyant orthodoxe n’a pas besoin de preuve ; sa foi est confessĂ©e – elle se trouve dĂ©jĂ  rĂ©solue dans la pratique mĂȘme. C’est pourquoi, dans les images orthodoxes, les figures sont modĂ©rĂ©es et impersonnelles, ni Ă©vocatrices ni persuasives, et pourquoi l’acte d’incrĂ©dulitĂ© de Thomas est gĂ©nĂ©ralement montrĂ© de loin et non en plan rapprochĂ© comme chez le Caravage.

Nous pouvons interprĂ©ter cette suite d’Ɠuvres d’Alexander Tovborg comme des icĂŽnes : rĂ©pĂ©titives, voire convenues. Nous pouvons penser chacune d’elles comme une priĂšre, une question formulĂ©e encore et encore mais qui n’attend pas de rĂ©ponse, bien que dans chacune d’elles, une forme de connaissance semble Ă©merger lentement des profondeurs.

Nous pouvons interprĂ©ter cette suite d’Ɠuvres comme des icĂŽnes, et pourtant quelque chose qui dĂ©passe la retenue impersonnelle propre Ă  la tradition picturale orthodoxe s’y manifeste : quelque chose est indĂ©niablement lĂ , charnel et plein de caractĂšre, trouble et multiple. Elles sont dans tous les cas bien loin d’exprimer une rĂ©solution.

Leur titre est tout simplement T – et c’est Ă  partir de ce T que j’extrapole THOMAS, en prenant soin de ne pas lui ajouter son habituel qualificatif de saint. Parce que T est si bref, un simple son, et nous avons besoin d’une Ă©nonciation plus approfondie pour pouvoir parler du doute. Mais ce n’est pas Thomas, ni mĂȘme JĂ©sus, que nous voyons dans ces peintures. Ce que nous voyons, c’est une figure, une forme simple, Ă  peine dotĂ©e de traits indiciaires. Certaines sont sombres, comme calcinĂ©es. D’autres brillent de l’intĂ©rieur. Chacune formulera la question Ă  sa maniĂšre bien qu’aucune, bien sĂ»r, n’y rĂ©ponde.

Dans certaines, nous voyons une main en forme d’amande. Dans d’autres, un doigt. Dans quelques unes, la main est entourĂ©e de son espace nĂ©gatif, la blessure, et une proposition frappante prend alors forme : la main est la blessure. Pour un moment, une chose est sĂ»re. C’est dans l’impulsion mĂȘme de toucher – c’est-Ă -dire de douter – que se loge la souffrance chez l’humain, et le doute, comme nous le savons, partage ce lieu avec la foi.

Dans cet effondrement des diffĂ©rences entre la main et la blessure, JĂ©sus et Thomas, il n’y a soudain plus non plus de diffĂ©rence entre le fait d’avoir touchĂ© et de ne pas avoir touchĂ© ; entre preuve et confession, foi et connaissance. Nous sommes peut-ĂȘtre dans une sorte d’état prĂ©ternaturel oĂč la blessure, le doute et le dĂ©sir sont Ă  la fois toujours-dĂ©jĂ * et pas-encore. OĂč la fameuse question n’a pas Ă©tĂ© posĂ©e, mais oĂč il n’est pas non plus nĂ©cessaire de le faire. Noli me tangere**, dit JĂ©sus, mais que voulait-il bien pouvoir dire ? Ici, Thomas n’est pas saint, il n’est mĂȘme pas encore Thomas. Il est T, un signe remarquablement semblable Ă  la croix, bien que plus simple. Un signe qui emprunte sa forme au corps humain.

* Traduction française de « immer schon ».
« Toujours-dĂ©jà » est un terme philosophique qui dĂ©signe ce qui est dĂ©jĂ  en place avant toute expĂ©rience ou pensĂ©e, sans commencement clairement identifiable. Ce concept a notamment Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ© par Martin Heidegger dans Être et Temps (1927).

** Noli me tangere (« Ne me touche pas ») est la traduction latine d’une phrase adressĂ©e par JĂ©sus ressuscitĂ© Ă  Marie Madeleine (Jean 20:17).

Alexander Tovborg (nĂ© en 1983, vit et travaille Ă  Copenhague, Danemark) a Ă©tudiĂ© Ă  la Staatliche Akademie der Bildenden KĂŒnste de Karlsruhe, en Allemagne, ainsi qu’à l’AcadĂ©mie royale des Beaux-Arts du Danemark Ă  Copenhague.

La peinture, le dessin, la sculpture et la performance occupent une place Ă©gale dans la pratique pluridisciplinaire de Tovborg, qui explore les rĂŽles que la religion et la mythologie jouent dans l’identitĂ© humaine.

Son travail a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© dans de nombreuses institutions, parmi lesquelles : Camden Arts Centre, Londres, UK ; Grand Palais, Paris, France ; ARoS, Aarhus, Danemark ; Kunsthal Charlottenborg, Copenhague, Danemark ;  Museet for ReligiĂžs Kunst, Lemvig, Danemark ; Museet for Samtidskunst, Roskilde, Danemark ; Kunsthalle Bremen, BrĂȘme, Allemagne ; ARKEN, Copenhague, Danemark ; Holstebro kunstmuseum, Holstebro, Danemark ; KØS museum for kunst i det offentlige rum, KĂžge, Danemark ; Spritmuseum, Stockholm, SuĂšde ; Vejen Kunstmuseum, Vejen, Danemark ; IMMA Irish Museum of Modern Art, Dublin, Irlande ; Museo Nacional de la Estampa,Mexico, Mexique ; Kunsthallen 44 MĂžen, Askeby, Danemark ; Kunstmuseet KĂžge Skitsesamling, KĂžge, Danemark ; Odsherred Kunstmuseum, AsnĂŠs, Danemark ; Herning Museum of Contemporary Art, Herning, Danemark ; Hundige Kunsthal, Hundige, Danemark ; Randers Kunstmusem, Randers, Danemark.